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Peter Herlings, le père qui s'efface
11 septembre 2026 · JP Ciesielski
Un mariage sacrifié, un grand frère qui s'écarte, un père qui prépare les motos puis qui s'efface. Le témoignage du père de Jeffrey Herlings dit tout ce qu'un parent d'athlète doit savoir, y compris ce qu'il n'a pas envie d'entendre.

Par JP Ciesielski · Série : le rôle des parents dans le sport
Jeffrey Herlings vient de décrocher un sixième titre de champion du monde de motocross. À bientôt 32 ans, chez Honda, après des années de blessures qui lui ont probablement coûté deux ou trois couronnes supplémentaires, il a encore trouvé le moyen d'aller chercher ce qu'il s'était fixé. Le pilote, tout le monde le connaît. Le record de victoires en Grand Prix, les titres, les chutes, les retours.
Le père, beaucoup moins.
Peter Herlings a accordé cette semaine un long entretien à DailyMotocross, signé Marco Kamper. Ancien pilote néerlandais des années 70 et 80, sélectionné cinq fois au Motocross des Nations, il y raconte 28 ans de vie commune avec l'obsession de son fils. J'ai lu ce texte deux fois. La première comme un passionné de sport. La seconde comme quelqu'un qui passe ses week-ends dans des salles et au bord des terrains à observer des parents d'athlètes, et qui en accompagne certains dans son travail de mentor.
Ce que dit Peter Herlings vaut plus que la plupart des manuels sur le parent sportif. Parce qu'il n'a pas cherché à bien paraître. Il a dit ce que ça avait coûté.
Le désir appartenait au gamin.
Tout commence à quatre ans. Une petite Honda CR50 offerte par les grands-parents, des roulettes qu'il faut retirer bien plus tôt que prévu, une machine pensée pour des pilotes bien plus expérimentés qu'un enfant de cet âge. Puis une KTM 50 dont l'embrayage lâche à répétition, trois motos cassées en trois mois. Puis une Kawasaki 65 à embrayage automatique, trop lourde pour un gamin encore tout petit, avec laquelle il gagne malgré tout une quarantaine de courses dans l'année en championnat MON, une fédération néerlandaise distincte de la KNMV.
Le détail que je retiens n'est pas dans le palmarès. Il est dans la méthode. L'année suivante, quand il faut remettre un embrayage et un sélecteur sur la Kawasaki, le gamin tombe parce qu'il rentre trop fort dans les virages, oublie de rétrograder, arrive à fond dans les courbes sans la puissance pour en ressortir. Son père plante alors des piquets en bois au bord de la piste, aux endroits précis où il faut monter ou descendre un rapport. Deux semaines plus tard, le problème est réglé.
C'est ça, un parent qui aide. Pas un parent qui crie depuis la barrière de passer les vitesses. Un parent qui transforme une consigne abstraite en repère visuel qu'un enfant de six ou sept ans peut comprendre avec son corps.
Mais le point le plus important est ailleurs, et Peter Herlings le dit sans détour. Il roulait lui-même à l'époque, et son fils était toujours là, sur sa petite moto, à réclamer un tour de plus. Ils en faisaient beaucoup. Le gamin en voulait toujours davantage.
Quand Peter partait courir dix kilomètres à pied, Jeffrey voulait le suivre. Il partait comme une fusée, obligeait son père à accélérer, et arrivait épuisé au terrain de moto, à un kilomètre et demi de la maison, en demandant si c'était bientôt fini. Ce n'était pas la moitié du chemin. Des années plus tard, c'est le père qui ne pouvait plus suivre.
En 25 ans de scouting, je n'ai jamais vu un parent fabriquer cette chose-là. On peut l'entretenir, l'organiser, la protéger. On peut aussi l'étouffer. Mais on ne l'injecte pas. Le désir appartenait au gamin dès le départ, et le père a construit autour. Pas l'inverse.

Le moment où un père décide de tout donner.
Il y a toujours un moment de bascule dans ces histoires. Chez les Herlings, il arrive avec un titre national en 65cc à vitesses, un petit contrat Kawasaki obtenu par l'intermédiaire d'un concessionnaire local, et une première sortie internationale sur une piste dure, avec du dénivelé, des dévers et des cailloux. Un certain Tim Gajser, d'un an plus jeune, est sur la même grille. Jeffrey signe le deuxième temps derrière un pilote déjà installé sur la scène internationale.
C'est là que Peter Herlings sent qu'une porte s'ouvre. Il choisit de consacrer toute son attention à son fils et de l'emmener s'entraîner à l'étranger, sur de la terre. Le gamin progresse très vite.
Je m'arrête une seconde sur la manière dont il le raconte, parce qu'elle est révélatrice. Il ne dit pas qu'il a décidé de faire de son fils un champion. Il dit qu'il a vu une possibilité, et que c'était à Jeffrey de choisir s'il voulait la saisir. Il a mis les moyens en face d'un désir qu'il avait observé, pas d'un rêve qu'il avait lui-même.
Le prix, dit à voix haute.
Voilà la partie que personne n'aime écrire et que très peu de parents acceptent de dire en public.
Peter Herlings courait encore en championnat néerlandais quand son fils a commencé à percer. Trop de moto, trop de week-ends, trop de temps loin de la maison. Son mariage n'y a pas survécu. Il le dit lui-même : c'était sa responsabilité, son erreur. Et il ajoute une chose qui change tout. Malgré le divorce, les parents sont restés une équipe, jusqu'au premier contrat d'usine de leur fils. La mère de Jeffrey était aussi passionnée de motocross que lui, peut-être plus.
Il y a aussi le grand frère. Danny a dix ans de plus que Jeffrey et roulait bien, lui aussi. Il a fallu que le père intervienne quand le petit s'est mis à attaquer le grand en piste, un peu trop fort. Puis un jour, sur le terrain de Geldermalsen, Danny part devant en 450 avec une belle avance. Quelques minutes plus tard, son petit frère est dans sa roue. C'est Danny lui-même qui propose ensuite que la famille se concentre entièrement sur Jeffrey.
Lisez cette phrase deux fois. Le frère aîné qui, de son propre chef, s'écarte.
On peut trouver cette histoire belle. Elle l'est. Elle est aussi rude. Un couple qui se sépare, un aîné qui range sa propre trajectoire, une famille entière organisée autour d'un enfant. Peter Herlings termine en disant que pour Jeffrey, ces sacrifices n'ont pas été inutiles.
Pour Jeffrey. Le mot compte. Parce que pour chaque Herlings, il y a des centaines de familles qui paient exactement le même prix pour un enfant qui ne signera jamais de contrat d'usine, ne verra jamais un podium de Grand Prix, et portera toute sa vie le poids de ce que ses parents ont perdu pour lui. Je les rencontre chaque saison. C'est le cœur de ce que j'ai voulu dire dans Ne Volez Pas Leur Rêve. Le sacrifice n'est pas une preuve d'amour. C'est une décision, et une décision se prend en connaissance des conséquences.
Le plus dur n'a pas été l'échec. C'est la réussite.
En 2008, Peter Herlings prépare encore lui-même les motos de son fils. Cette année-là, Jeffrey remporte quatre titres : le championnat néerlandais, l'ADAC allemand, le championnat d'Europe et le championnat du monde de sa catégorie. Aucun jeune n'avait fait ça auparavant. Ken Roczen en avait signé trois. KTM regarde, et en 2009 Jeffrey intègre l'équipe junior de Jacky Martens, avec son propre mécanicien.
Ce que je vais écrire maintenant, chaque parent d'athlète devrait le lire lentement.
Pour Peter Herlings, cette transition a été extrêmement difficile. Il ne s'y est jamais opposé. Il résume sa position en quelques mots : « mon rôle était de m'effacer ». La mère de Jeffrey a fait la même chose. Ils avaient une vision à long terme, et ils savaient depuis le début que cette vision incluait leur propre retrait.
Ça ne s'est pas fait sans friction. Les premières semaines, le gamin revenait vers son père parce que son nouveau mécanicien fumait en faisant le plein et qu'il avait peur que la moto prenne feu. Le genre de détail qui donne à un parent toutes les raisons de reprendre la main. Peter Herlings ne l'a pas fait. Il a laissé la structure professionnelle faire son travail, y compris quand elle le faisait moins bien que lui.
Dans mon métier, c'est le point de rupture le plus fréquent. Le parent qui a été chauffeur, mécano, préparateur, coach et banquier pendant dix ans ne sait plus qui il est le jour où un club, un centre de formation ou une université lui dit merci, on prend le relais. Certains s'accrochent. Ils appellent le coach, contestent les choix techniques, s'invitent dans les décisions médicales. Le message envoyé au staff est limpide : ce joueur vient avec un problème. Le message envoyé à l'enfant est pire : je ne te fais pas confiance pour vivre ta vie sans moi.
Peter Herlings a fait l'inverse, et il dit que ça lui a fait mal. Les deux sont vrais en même temps.

Le père comme miroir, pas comme moteur.
Ce qui frappe dans la suite de l'entretien, c'est la posture. Aujourd'hui encore, Peter Herlings voit des domaines où son fils peut progresser. Il en parle. Il n'en fait pas une affaire. À Keiheuvel, il l'a regardé changer de trajectoire pour passer des retardataires, prendre un intérieur dans les trous de freinage, enrouler une bosse pour sauter la suivante, coucher la moto au dernier moment. Il dit qu'il savoure encore chaque fois qu'il le voit rouler. Près de trente ans plus tard, il regarde toujours son fils avec les yeux du premier jour.
Il voit aussi l'excès. Un samedi soir, après une journée de course à Lommel, l'un des circuits les plus exigeants physiquement au monde, Jeffrey rentre vers 22 heures et monte sur son vélo pour faire de la récupération. Son père trouve ça un peu trop. Il le dit. Il n'interdit rien.
Il entend le doute. Son fils fête ses 32 ans ce 12 septembre et se sent vieux. Le père lui rappelle simplement que Romain Febvre, qui vient de signer deux saisons chez Ducati à bientôt 35 ans, a trois ans de plus que lui. Pas un discours. Un fait, posé sur la table, qui remet le doute à sa place.
Et il respecte le silence de son fils. Pendant les Grands Prix, Jeffrey se met en retrait, prévient qu'il n'a pas de temps pour autre chose que la moto, demande à son père de ne pas lui en vouloir. Peter comprend. Il connaît le vrai Jeffrey, celui de l'hiver, plus accessible. Il ne réclame pas sa part de lui pendant la saison.
Voilà le parent d'un athlète adulte. Un miroir qui renvoie ce qu'il voit, lucide sur les excès, disponible sans être envahissant, capable d'un rappel factuel quand le doute s'installe. Jamais un moteur qu'on force. Jamais un juge.
Si mon fils me disait qu'il arrête.
La question est posée dans l'entretien, et la réponse mérite d'être connue de tous les parents dont l'enfant hésite à continuer, à 14 ans comme à 32.
Peter Herlings dit qu'on fait de la moto parce qu'on en a envie au plus profond de soi, que si cette envie disparaît il faut arrêter, et que dans un sport aussi dangereux, ne pas être à 100 % est trop risqué. Si Jeffrey décidait demain de raccrocher, il l'accepterait et serait en paix avec ça. Il ne lui dit ni de continuer, ni d'arrêter. La décision est celle de son fils.
Six titres mondiaux, un record de victoires en Grand Prix, et un père qui n'a pas d'avis sur la date de la fin. C'est ça, la fidélité à un principe. Le rêve n'a jamais été le sien.
Les maths, l'anglais et le nettoyeur haute pression.
Il y a une dernière dimension dans cet entretien, moins spectaculaire, et à mes yeux la plus précieuse pour les familles que j'accompagne.
Peter Herlings raconte qu'un jour, il a amené la moto de son fils dans sa classe pour un exposé. Dix ans plus tard, il a appris que Jeffrey avait confié à son professeur vouloir apprendre l'anglais et les mathématiques pour parler devant les caméras et gérer son argent plus tard. Le gamin avait déjà compris que le pilotage ne suffirait pas.
Plus tard, quand les premiers gros contrats arrivent et que les impôts s'envolent, ses parents lui conseillent d'investir dans l'immobilier pour se garantir un revenu si le sport s'arrêtait. Le jeune Jeffrey résiste, inquiet à l'idée qu'une chaudière en panne dans l'une des maisons finisse par lui coûter de l'argent. Aujourd'hui, quelqu'un gère tout ça pour lui, et son père le dit sans détour : s'il arrêtait demain, il continuerait à gagner sa vie.
Le nettoyeur haute pression est mon anecdote préférée. Le sien tombe en panne. Son père lui suggère d'en racheter un. Jeffrey préfère essayer de le réparer, échoue, et a déjà trouvé le même modèle cinquante euros moins cher ailleurs. Un sextuple champion du monde qui compare les prix. Peter Herlings dit préférer le voir s'occuper de ce genre de petites choses plutôt que de jeter l'argent par les fenêtres. Il pense que sans la moto, son fils aurait travaillé dans la finance.
Dans la plupart des disciplines, une carrière de sportif de haut niveau se termine bien avant 35 ans. Le rôle du parent n'est pas seulement de conduire au circuit. C'est de préparer, très tôt et sans dramatiser, la vie qui vient après. Les parents Herlings l'ont fait au moment où leur fils avait le moins envie de l'entendre. C'est précisément à ce moment-là que ça compte.
Ce que je retiens pour les parents que j'accompagne.
Trois choses, à lire ce soir.
Regardez l'envie, pas le chrono. Peter Herlings dit n'avoir jamais imaginé que son fils atteindrait ce niveau. Ce qu'il a vu, c'est un gamin qui consacrait chaque seconde de sa vie au motocross. Le signal fiable n'est jamais le résultat d'un week-end. C'est ce que votre enfant fait quand personne ne le regarde et que personne ne lui demande rien.
Nommez le prix avant de le payer. Un divorce, un frère qui s'écarte, des années de week-ends. Dans une famille, ça se dit, ça se discute, ça se choisit. Un sacrifice subi devient une dette que l'enfant remboursera toute sa vie. Un sacrifice choisi en connaissance de cause reste un cadeau, quel que soit le résultat.
Préparez votre propre sortie. Le jour où une structure vous dira qu'elle prend le relais est le jour le plus important de votre rôle de parent d'athlète. Vous ne serez pas jugé sur les dix ans d'avant. Vous serez jugé sur la manière dont vous vous effacerez ce jour-là, et sur la place que vous saurez retrouver ensuite : celle du père ou de la mère, et rien d'autre.
Il était là au premier tour de roue.
En 2010, à Valkenswaard, Peter Herlings a sauté une barrière pour tenir la moto de son fils, tombé en essais chronométrés, avant l'arrivée du démarreur électrique, en espérant qu'aucune caméra ne le filme. Le lendemain, Jeffrey gagnait les deux manches de son troisième Grand Prix. Il n'avait pas encore 16 ans.
Seize ans plus tard, le même père regarde son fils depuis le bord de la piste, sans sauter aucune barrière. Il ne prépare plus les motos. Il ne donne plus les consignes. Il tient toujours la même place, celle d'un homme qui a tout donné, puis qui a compris que la plus belle chose qu'il pouvait encore offrir, c'était de la place.
Il était là au premier tour de roue. Il sera là au dernier. Entre les deux, il a réussi ce que très peu de parents réussissent : ne pas être partout.
ENJOY LIFE · JP
Cet article s'appuie sur l'entretien accordé par Peter Herlings à Marco Kamper pour DailyMotocross.fr, publié le 9 septembre 2026. Les faits et anecdotes cités en sont issus. L'analyse est la mienne.
JP Ciesielski est fondateur d'ELBI Group et de The Bounce Mentor. Plus de 25 ans de scouting NBA et NCAA, plus de 150 athlètes placés en NCAA Division I, auteur de Ne Volez Pas Leur Rêve.
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